Concours de nouvelles 2026

Grand Prix du Jury

" DÉRAILLÉ "

de Hélène DESCARPENTRIES

Je me suis perdu dans l’itinéraire. Je voudrais recoller les morceaux. Reprendre depuis un début. Changer de trajet.

Tout a commencé quand je suis parti faire mon service militaire à Marseille. J’étais fiancé à Aimée, on se connaissait depuis l’école maternelle. C’était une partition écrite d’avance. C’était notre première séparation, mon premier grand voyage en dehors de la Mayenne. Elle pleurait, ses yeux bleu pâle inondés, ses cheveux blonds collés au visage : «Je t’attends, ne m’oublie pas». Après quatre mois, j’ai eu une permission. Je me suis permis, elle n’a pas dit non.

On s’ennuyait dans la garnison une fois les classes finies. Pour casser la routine, on s’est mis à bambocher entre copains de chambrée du côté de la gare Saint-Charles.

En une fraction de seconde, quand je l’ai vue passer entre les tables avec son plateau rempli de verres de Chianti et de portions de socca poivrée, mon sang n’a fait qu’un tour. Plantureuse milanaise aux yeux noirs sévères, au port de tête frizzante, elle m’a toisé : « Hé joli blondinet, arrête de rougir, offre-moi une glace dans une heure j’ai fini mon service ». Mamma mia, sans mentir, sans flagornerie on a rallumé le Vésuve. Des fragments incandescents de lave coulent dans mes veines. Rosetta carbonise mon cerveau, des portions entières de ma raison se détachent. Elle crame mes cathéters. On brûle de passion.

En pleine idylle déculpabilisée, je reçois une lettre d’Aimée qui m’annonce qu’elle est enceinte et que sa mère organise les noces pour mon retour au pays dans un mois. Et surtout que je ne m’inquiète pas du qu’en dira-t-on car ici tout le village est aux anges de la bonne nouvelle pour les tourtereaux. Le père d’Aimée a déjà commencé à réparer le berceau à bascule de la famille.

Quand on a fêté les trois mois du numéro 1 d’Aimée et arrosé de cidre brut notre départ pour Paris où j’avais trouvé un emploi à la SNCF, Rosetta m’annonce qu’elle attend notre enfant.

« Che felicità !”. Comme ça commence à se voir et que ça jase dans le troquet, elle arrête de travailler et il faudrait l’aider à payer le loyer du studio le temps qu’elle se retourne. « Quel bonheur, tu te rends compte, je suis sûre que ce sera un fils. Un petit cheminot, mio amore ».

En un an, je suis père de deux enfants de cinq mois d’écart, je suis agent de la sûreté ferroviaire, un appartement à Paris et un studio à Marseille, une épouse, et une compagne. Je ne suis pas polygame. Je suis dédoublé. Je mens à Aimée, je flagrant délit avec Rosetta. Aimée ignore, Rosetta sait.

J’organise ma partition de façon équitable. Je découpe mon temps, je cloisonne ma vie. Je dissocie mes amours. Je change de couchette dans l’incapacité de me détourner de ce convoi exceptionnel. Je ne pars jamais à l’heure, j’arrive toujours en retard. J’offre une compensation en petits bons d’attention. Ce n’était pas prévu, ce n’était pas voulu ; je suis fourbu dans ma fourberie. J’ai raté tous les aiguillages. Je suis en pilotage automatique.

Ne pas dire à Aimée que mon vin préféré est le chianti.

Ne pas se tromper d’horaire.

Ne pas avouer qu’on a déjà vu le film.

Ne pas connaitre déjà la comptine que l’enfant récite.

Ne pas décrocher le téléphone en prononçant un prénom.

Ne pas oublier d’acheter deux bouquets pour la Saint-valentin.

Au bout de sept ans, je suis père de cinq enfants, je suis contrôleur et je passe ma vie en aller-retour. Je circule sur un strapontin. J’ai une maison en banlieue parisienne et un appartement à Marseille près de la gare. Aimée a dit trois enfants ça suffit, Rosetta a dit le choix du roi c’est parfait, un petit toi et une petite moi. Je vis dans un distributeur de billets-doux.

Je mens toujours à Aimée et Rosetta se passionne pour la commedia dell'arte. Je fais des fractions de moi-même, je me divise, je me compartimente. Je mens tellement souvent et avec un tel aplomb que je ne sais plus ce qui est vrai. Je ne rougis plus. L’essentiel est que je n’ai pas l’air de douter. Même si je doute de plus en plus de ce que je dis. Parfois je ne sais plus quelle scène je joue, quel ticket je dois composter. Je fragmente mon texte. Mes tirades me fatiguent. Je ne suis jamais réellement à bord.

Je dois faire deux fois les courses.

Je dois réparer deux douches, trois robinets, deux penderies.

Je dois prendre le train en marche.

Je dois assister à cinq spectacles de fin d’année.

Je dois dormir d’un côté différent dans chacun des deux lits.

Je dois acheter deux fois le même vêtement pour ne pas me tromper.

Au bout de quinze ans, je suis père de cinq adolescents, je suis conducteur de train, je fais des heures supplémentaires. Je voyage constamment en échappée belle. J’en ai marre de traverser la Saône et Loire, les Bouches du Rhône, l’Isère. Je déborde. J’ai peur de ne pas être cru. Aimée ne sait toujours pas et s’ennuie. Rosetta part en tournée avec sa troupe théâtrale.

Je suis enfermé dans le mensonge, il me ronge. Parfois, je confonds les prénoms des enfants, je mélange les âges, les sports. Ils me regardent et je crois qu’ils se demandent qui je suis. Je ressemble à un panneau d’affichage. La vigilance, c’est la clef. L’attention permanente. Je dois rester concentré. Tordre la vérité, disséminer le prétexte, tricoter l’alibi. La mémoire, c’est le seul espoir. Je note une succession de moments. Parfois, je perds le fil. Je suis scindé dans mon calendrier. Je suis coincé dans ma consigne sans clef de résolution. La précision, c’est la seule solution.

Malgré tout, je n’arrive pas à joindre les deux bouts. Je suis écartelé. Je vis bien au-dessus de mon train de vie. J’ai besoin d’une carte de réduction des soucis. Je voudrais un aller simple, côté fenêtre. Faire une pause, rester à quai. Je suis épuisé.

Il faut que je prenne deux minutes d’arrêt.

Il faut que je trouve autre chose que papa travaille aussi le dimanche.

Il faut que je sois vraiment là quand je suis là.

Il faut que j’entende le signal d’alarme.

Il faut que je gagne plus d’argent.

Il faut que je m’occupe de ce problème d’érection.

Au bout de vingt ans, je suis père de cinq étudiants, je suis en arrêt maladie longue durée. J’ai une maison en banlieue parisienne, un appartement à Marseille et trois chambres de bonne. J’ai des dettes, des emprunts, des crédits en queue de remboursement, des arriérés en tête d’usure. Je suis en dessous de la classe économique. Aimée déprime dans des tunnels de reproches, Rosetta est redevenue serveuse, elle joue parfois le soir pour les clients tardifs.

Je me mens à moi-même, je me raconte des histoires. Je m’abuse, je me leurre. Je croyais que j’étais un bon mari, un bon amant, un bon père. J’aime par minute. Je répartis mes sentiments. Je fais le compte de mes attentions. Je ne suis que de passage et jamais à niveau.

Quand je me regarde dans le miroir, je ne sais pas qui c’est, ce gars bouffi qui ne croit plus ce qu’il dit. Je ne supporte plus ce pauvre type qui n’est qu’un extrait, un échantillon. Je n’ai plus de numéro de siège. Je ne sais plus qui je suis. Je suis anéanti, dans un couloir, au bureau des objets introuvables.

Je pourrais prendre un peu de temps pour moi.

Je pourrais faire grève.

Je pourrais emmener Aimée à Honfleur.

Je pourrais emprunter de l’argent à un collègue.

Je pourrais boire moins de bière.

Je pourrais essayer d’être heureux.

Je pourrais aimer quelqu'un.

Au bout de trente-cinq ans, je suis père de cinq adultes, je suis à la retraite, je fais des heures supplémentaires dans le bar du TGV, direction à l’ouest. Aimée a changé de locomotive, elle m’a complétement annulé. Elle vit en première classe avec un chef de gare. Rosetta se paye un lifting et n’est plus disponible. Elle affiche complet. Aucune réservation possible jusqu’à ultérieurement. Les garçons ne me parlent plus, les filles ne veulent plus me voir. Elles ont décidé de se rencontrer, d’apprendre à se connaitre. Je suis sur une voie de garage, définitivement débarqué.

Je me mens encore à moi-même. C’est juste une habitude, une manie. Je sais que c’était mon choix de mentir. Mais c’est le mensonge qui ne m’a pas laissé le choix. Je nage dans l’engrenage. Je ne distingue plus mes raisons. Je triture mes lignes de conduite. J’aimerais bien revoir Marseille.

Le soir dans mon studio en banlieue parisienne après trois bières, je trie les éclats de ma double-vie. Je puise une portion de courage pour sortir de mes débris après trente ans de carambolage. Je survis dans une salle d’attente. Je cherche à savoir quand je mens.

J’entends une annonce, surtout la nuit : « Le poids de vos bagages dépasse la limite autorisée. Vous avez raté toutes les correspondances et vous avez choisi le trajet le plus élevé en limitation de votre empreinte. Aucun bon de rachat ne vous sera accordé selon notre grille de tarif pour les imposteurs et les passagers clandestins. » 

Je n’ose plus parler, je bute sur les mots, je suis muet, à guichet fermé. Devant le miroir de ma salle de bains, un homme de soixante-cinq ans bouge ses lèvres. Il a des valises sous les yeux. Une fois, je l’ai vu rougir, esquisser un soupçon de sourire. Je n’ai plus personne à qui mentir. Ça me manque. Je ne suis pas sûr de m’en sortir, je déraille. J’arrive au terminus.