Concours de nouvelles 2026 - Catégorie Juniors

Mention d'encouragement du jury

" LE TRANSITUS " de Arthur Lawrence ROUSSERIE

 

1936.

Henri Marchand, un pianiste de soixante-dix ans, se leva tôt dans son appartement d’Avignon. Les volets étaient clos et la ruelle encore endormie. Il se dirigea vers son piano, ses mains tremblantes prêtes à retrouver les touches qu’elles avaient si longtemps caressées.

Mais une douleur s’empara de ses mains. Depuis plusieurs mois, une raideur sourde s’installait ; jamais elle ne l’avait frappé avec une telle violence. Ses mains semblaient trop faibles pour soutenir la musique. Les doigts qui dansaient autrefois étaient désormais lourds, incapables de suivre les notes encore vivantes dans son esprit. Il n’entendait que le silence cruel de sa chambre.

« Que se passe-t-il ? » murmura-t-il. Il passa sa main sur le bois froid, espérant un miracle, mais ses doigts refusaient de collaborer.

Après plusieurs essais pour se faire soigner à Avignon, Henri dut se rendre à l’évidence : les médecins locaux ne parvenaient pas à traiter sa maladie. Alors, il décida de prendre le train pour Marseille, espérant que la ville, plus grande, abritaient des hôpitaux plus expérimentés capables d’intervenir.

Dans la gare, la locomotive exhalait une odeur âcre de charbon et de métal chauffé. Henri observa le train qu’il allait prendre : une imposante 241C, symbole de puissance et de modernité, prête à avaler les kilomètres. La vapeur s’élevait en nuages lents et le train semblait vivant et massif. Henri monta dans le wagon avec précaution, comme on entre dans un sanctuaire mouvant. La locomotive soufflait comme un vieux lion enrhumé, mais elle avançait quand même.

Henri s’assit près de la fenêtre du wagon. Les banquettes en bois luisant et les petites tables formaient un cocon chaleureux. Le wagon était un aquarium pour humains : chacun nageait dans son petit monde de papiers, de pensées et de somnolence. Le cliquetis régulier des rails accompagnait le paysage qui défilait : collines dorées, villages endormis, lumière du soleil jouant sur les vitres. Chaque vibration résonnait en lui, comme si le train conservait la mémoire de toutes les vies à bord.

À l’hôpital de Marseille, malgré tous les soins et l’expertise des médecins, le verdict tomba, définitif: une arthrite rhumatoïde sévère, évolutive. La maladie avait lentement attaqué ses articulations, raidissant ses doigts, émoussant leur précision. Aucun traitement ne rendrait à ses mains leur agilité perdue. Sa carrière et sa passion semblaient terminées. Il quitta l’établissement, le cœur lourd, et reprit le train.

Il posa ses mains inertes sur ses genoux. Chaque note vivait encore dans son esprit, prisonnière de l’ivresse de la musique. Il n’avait même pas remarqué le couple et le garçon qui s’installaient près de lui, jusqu’à ce qu’un léger tapotement sur la table attire son attention.

Le garçon, un enfant d’environ douze ans, jouait sur la surface du bois comme s’il avait sous les doigts un piano invisible. Ses gestes étaient précis et souples, révélant une passion évidente et un instinct déjà sûr. Henri sentit un frisson parcourir son dos. Il reconnut immédiatement ces mouvements, les mêmes qu’il avait connus dans sa jeunesse lorsque ses mains donnaient encore vie aux notes. - « Tu… tu joues du piano ? » demanda-t-il.

Le garçon leva les yeux, surpris, puis sourit.

- « Oh oui ! J’adore ça ! Depuis deux ans, je prends des cours, et je rêve de devenir pianiste. Je m’appelle Antoine ».

Henri observa l’enfant tandis que ses doigts continuaient de danser sur la table, reproduisant mentalement les notes qu’il connaissait déjà ; chaque tapotement révélait une joie pure. Une émotion qu’il croyait perdue depuis longtemps s’éveilla en lui.

- « Quel est ton morceau préféré ? » demanda-t-il, doucement.

- « Le Rondo alla Turca, de Mozart. Je le joue beaucoup… et sans me vanter, presque parfaitement ! ».

Le vieux pianiste ferma les yeux un instant et se laissa envahir par les souvenirs : ses propres doigts glissant sur les touches, les frissons des mélodies…

- « Mozart… exigeant, mais si tu persévères, tu pourras peut-être ressentir des picotements dans tes doigts ! Imagine que chaque note est un petit fantôme… si tu la touches mal, elle te chatouille en retour ».

Antoine le regarda, bouche entrouverte, comme s’il venait d’entendre un secret précieux.

- « Vous… vous êtes pianiste ? ».

Henri hésita. L’idée de montrer son talent et ses compositions à un enfant semblait délicate. Et si le garçon ne comprenait pas ? Et si sa musique, si intime, se perdait ? Mais quelque chose dans les yeux brillants d’Antoine le rassura. Il sortit de sa mallette quelques feuilles, couvertes de partitions manuscrites.

- « Si tu veux, je peux te montrer un peu mes compositions ».

Les yeux du garçon s’illuminèrent. « Vraiment ?! Vous composez ? C’est vraiment possible de les voir ? » Il tendit la main, tremblante d’enthousiasme. Henri lui tendit les feuilles. Il ressentait un mélange de confiance et de vulnérabilité qu’il n’avait pas éprouvé depuis des jours. Antoine les prit avec précaution, comme s’il tenait un trésor.

- « Merci ! Je vais essayer de les imaginer et de les jouer dans ma tête comme il faut ! ».

Pour la première fois, Henri sentit un frisson d’excitation. Antoine représentait un lien réel, une chance que sa passion refasse surface.

Le voyage continua, et le garçon imitait les gestes sur ses genoux, jouant les partitions. Henri commentait, ajustait une posture, corrigeait un mouvement. Leurs mains, bien que limitées, communiquaient à travers la musique qu’ils partageaient.

Il murmurait des conseils tels que : « Sens la mélodie dans tes doigts, pas seulement sur les touches. Écoute le silence entre les notes. C’est là que la musique respire ! La musique, c’est comme du miel: tu peux la lécher, la renverser, la malaxer… mais si tu en abuses, elle colle aux doigts ! ». Chaque suggestion d’Henri tombait comme un bonbon : parfois sucré, parfois un peu piquant, mais toujours délicieux. Antoine hocha la tête, absorbé. Chaque geste et chaque note renforçait leur lien. L’enfant incarnait la jeunesse et la passion qu’il avait connues. La douleur et le désespoir de ses mains semblaient s’effacer, remplacés par l’émerveillement de la transmission et du partage.

Pendant que le train ralentissait pour une halte à la gare, Henri se leva avec précaution. Antoine, impatient, l’entraîna vers le wagon-restaurant où trônait, sur cette ligne prestigieuse, un piano élégant, digne de sa vocation. Ses touches semblaient inviter à créer et laisser la musique jaillir.

Après avoir demandé la permission aux employés, le garçon s’installa sur le banc. Ses mains se posèrent sur les touches avec précision. Henri s’assit à côté de lui, tremblant légèrement, mais prêt à retrouver le frisson qu’il croyait perdu. La partition qu’il avait prêtée à Antoine semblait s’animer, et chaque note jouée éveillait chez Henri des souvenirs d’extase et d’émotions partagées.

Le garçon jouait avec concentration, et le vieil homme, malgré la douleur qui paralysait ses mains, se joignait progressivement à lui. Ses accords étaient hésitants au début, mais bientôt, un dialogue musical fragile mais puissant s’installa. Les deux générations se comprenaient à travers ces nuances. Leurs doigts dansaient sur le clavier avec application ; tout existait dans ce moment suspendu où la douleur et la joie coexistaient dans le frisson de la création. Un pont entre passé et présent, un échange intime qu’eux seuls pouvaient comprendre.

Le temps passa, il transmettait au garçon non seulement ses compositions, mais aussi sa sensibilité, la manière dont la musique pouvait exprimer l’inexprimable, et Antoine, avec son énergie, lui rendait ce qu’il croyait perdu : le plaisir pur de jouer, l’extase de créer et de partager. Ensemble, ils tissaient une toile invisible où passé et présent se rencontraient dans un souffle de musique.

Lorsque le train approcha de sa destination, un silence respectueux s’installa. Après avoir réfléchi, le vieux pianiste tendit au garçon les partitions déchiffrées précédemment.

- « Garde-les » dit-il doucement. « Protège-les, fais-les vivre ».

Antoine hésita, puis les serra contre lui, les yeux brillants. « Je le promets ! Je jouerai, je transmettrai… je ne vous oublierai jamais ! ».

Henri sentit que sa musique n’était pas perdue. Même si ses mains ne pouvaient plus jouer comme avant, son héritage vivait dans Antoine et dans l’élan qu’il insufflait à chaque note. La beauté de son art dépassait sa propre existence.

Le train repartit. Il regarda les rails défiler, la douleur du pianiste persistait, mais elle avait perdu de son pouvoir. La musique existait toujours, et grâce à ce lien inattendu avec le garçon, elle continuerait de résonner au-delà de lui.

Pour la première fois depuis des mois, Henri sentit son cœur léger. Les vibrations du train, jadis douloureuses, semblaient maintenant accompagner sa renaissance. Le wagon était un cocon suspendu, flottant entre hier et demain, entre mémoire et espoir. Dans ce voyage improbable, il avait retrouvé ce qu’il croyait perdu : la certitude que la musique, lorsqu’elle est partagée avec cœur et passion, ne meurt jamais…