Concours de nouvelles 2026 - Catégorie Adultes2éme Prix" SECONDE CLASSE " de Richard DONINIÇa fait genre une éternité qu’on est dans ce train claqué. Je compte plus. Les sièges grattent et l’air sent la poussière, la transpi froide et les sacs de sport mal fermés. Une odeur de pieds mouillés et de café renversé. En vrai, même respirer fatigue. Voyage scolaire. Franchement, rien que le nom et j’ai le seum. Mais bon, au moins on zone pas à Gennevilliers, les regards qui te jugent et les boloss qui mythonnent. Ici, personne te demande d’où tu viens ni pourquoi tu fais la gueule. Je me suis mise dans ma bulle, AirPods et Mitski en boucle. C’est le seul truc qui me maintient en vie, là. Sans ça, je serais déjà en PLS contre la vitre, à regarder le vide défiler. De toute façon, j’ai rien de spécial à faire. Pas de message important, pas de plan urgent. Juste attendre que le temps passe. Ça régale personne, mais on fait avec. Au bahut, on devient expert en patience. Brecht, le ieuv principal, se tient dans l’allée centrale, une main accrochée à un siège, l’autre qui bouge trop quand il parle. Il a mis sa chemise des grandes occasions, celle à carreaux avec le col qui baille. Il parle fort pour couvrir le bruit des rails. Il dit qu’on va visiter une sorte de musée, qu’il faudra être sérieux et surtout « respectueux ». Il insiste sur le mot. Comme si on était des cassos qu’il fallait redresser. Il précise qu’on ne doit pas faire n’importe quoi, qu’on représente le lycée. Sa tchatche me cane. Il parle comme s’il croyait que tout le monde partait du même point. Comme si on avait tous le même temps, les mêmes parents, les mêmes chances. Comme si « l’avenir » c’était un truc qu’on pouvait ajouter au panier. Il me fait penser à mon daron quand il m’explique la life. Il dit toujours que tout est possible, qu’il faut y croire, que lui à mon âge il avait plein de rêves. Sauf que depuis qu’il est au chomedu longue durée, c’est pas lui qui prend le RER à cinq heures du mat’ pour aller zoner à l’autre bout de la ville... c’est ma mère. Elle part avant que je me lève et rentre après que je me couche. Des fois, j’ai l’impression de vivre avec un fantôme qui me laisse des indices : une tasse dans l’évier, un post-it sur le frigo, son parfum Aldi dans le couloir. Moi, quand je pense à l’avenir, je me dis surtout à comment tenir jusqu’au soir sans avoir le mort contre quelqu’un. Les profs disent « plus tard » comme si c’était garanti. Comme si c’était un pays où tout le monde avait un visa. C’est pas ça. Plus tard, c’est un mot pour ceux qui ont le temps d’attendre. Autour de moi, les meufs sont en mode Insta. Chloé sort son gloss MAC toutes les dix minutes, se regarde dans la vitre comme si elle allait croiser quelqu’un d’important entre deux rails. Elle replace une mèche, vérifie ses cils, regard de tasspé. Aujourd’hui c’est ça, demain ce sera autre chose. Elle change de personnalité comme de playlist. Sarah, elle, enchaîne les selfies. Elle a déjà posté trois stories depuis ce matin. La première : #VoyageScolaireAesthetic avec une lumière pourrie mais un filtre qui lisse tout, efface les cernes, adoucit les angles. La deuxième : elle et Chloé, joue contre joue, bouche en cœur, limite à se galocher pour faire le buzz. La troisième : la vitre du train et une citation qu’elle a pompé sur Pinterest. Un truc du genre « La vie c’est un voyage, pas une destination. » Profond... À un moment, elle se tourne vers moi et pose façon manga, doigts en V, langue sortie, clin d’œil forcé : Kawaii ! ’Tain, la génance. Limite cringe. J’ai failli lui dire qu’on était dans un train qui pue les ieps, pas dans un animé avec des cerisiers en fleurs, mais j’ai laissé tomber. Elle comprendrait pas. Ou pire, elle ferait genre t’es trop jalouse. Sur Insta, tout le monde a l’air heureux, mais personne respire vraiment. On apprend vite à choisir l’angle où on a l’air d’aller bien. Même quand on va mal, on sait exactement comment le cacher. Menton levé, lumière naturelle, sourire qui monte pas jusqu’aux yeux, mais ça passe. Des fois, je me demande si on vit les choses ou si on les prépare juste pour les montrer. Si les souvenirs existent encore quand personne les like. Elles parlent de la soirée chez Maxime, samedi dernier. Les mecs bourrés, les néons violets genre boîte de nuit discount, les histoires qui commencent dans un couloir et finissent dans une chambre pour dix minutes. Les snaps qui tournent de téléphone en téléphone, les vidéos qu’on supprime trop tard et les mecs qui gardent les preuves comme des trophées. Je sais très bien comment ça se passe. J’ai tout vu. J’ai tout entendu. Les copines, pour la plupart, l’ont déjà fait. Elles disent que c’est pas si fou que ça, que ça leur a rien fait. Un passage obligé comme s’il fallait cocher une case. Ou alors elles mentent. En vrai, j’en sais rien. Elles racontent jamais la vraie version. Juste celle qui les fait paraître plus grandes, plus dans le game. J’ai pas envie d’être filmée, commentée, comparée. Et en même temps, j’ai pas envie d’être celle qui sait pas, celle qui passe pour la boloss, la coincée, la meuf bizarre qui a peur de tout. Des fois, j’ai l’impression que si t’as pas couché avant un certain âge, t’es suspecte. Ce qui me saoule, c’est que quoi que tu fasses, t’as tort. Tu le fais, t’es une tepu. Tu le fais pas, t’es une victime. Personne dit jamais qu’on a le droit de pas savoir. Qu’on a le droit d’avoir peur. Et puis il y a Thomas. Il est trois rangées devant, près de la fenêtre. Des gars comme lui, t’as l'impression que le monde a été écrit pour eux, que les règles s’appliquent pas pareil. Même après des heures de train, ses cheveux tiennent. Un peu en bataille, mais stylés. Il rigole fort avec ses potes, il prend de la place sans s’excuser, ses jambes dans l’allée, son bras sur le siège d’à côté. Il fait le king, mais ça lui va bien. Comme s’il avait jamais douté́ de sa place, jamais eu à la mériter ou à la défendre. Je dis pas que je suis amoureuse. C’est pas les violons dans la tête, les papillons dans le ventre, les conneries qu’on voit dans les films. C’est plus bas. Plus sourd. Plus physique. Quand je le regarde, j’ai chaud sans raison. Je me demande ce que ça ferait qu’il me touche, si je saurais quoi faire, si j’aurais l’air ridicule ou pire, transparente. Ce qui me fait flipper, c’est que ça veut peut-être rien dire tout ça. Je suis allée stalker son Insta hier soir, dans mon lit, écran en mode sombre pour pas que ma mère voie la lumière sous la porte. Je sais, c’est pathétique. Il me follow même pas, le tarba. J’ai maté tous ses posts, toutes ses stories à la une, les photos de vacances, les vidéos de soirées, les commentaires des autres meufs avec leurs émojis flamme. Et lui sait même pas que j’existe. Je suis personne.
Avec Thomas, j’imagine pas une histoire d’amour avec soundtrack et happy end. Juste quelqu’un qui reste. Quelqu’un qui me regarde vraiment, pas à travers un écran. Quelqu’un qui disparaît pas juste après, qui répond aux messages, qui se souvient de ce que t’as dit la veille. C’est con de penser ça. Mais c’est là, quelque part, et je peux rien y faire.
Sarah me tape sur l’épaule. Je sursaute, retire un AirPod.
Je hausse les épaules. Elle hoche la tête, déjà ailleurs, déjà sur son téléphone. Personne l’a remarqué, mais dehors les panneaux ont changé. Les lettres sont différentes, avec des accents bizarres. Je regarde par la fenêtre, je laisse mes yeux faire le boulot. Le paysage défile au ralenti. Des champs plats, bien entretenus, d’un vert sombre sous le ciel gris. Des maisons calmes aux toits pointus. Des villages qui ont l’air vides avec des clochers et des routes qui mènent nulle part. Pas de tags. Pas de tours. Pas de béton. Il commence à pleuvoir. Les gouttes glissent sur la vitre, tracent des lignes tordues qui se croisent, se séparent et disparaissent. Je suis une goutte du regard jusqu’à ce qu’elle se perde dans une autre. C’est débile, mais ça m’apaise. Juste un fond. Comme tout le reste. Petit à petit, quelque chose change dans l’air. Tout le monde se tait. Parce qu’on sait plus quoi dire ou parce qu’on sent qu’il faut fermer sa bouche. Même les mecs du fond arrêtent leurs vannes. Personne rigole, mais personne pose de question non plus. Brecht regarde par la fenêtre, lui aussi. Son visage est plus sérieux. Plus vieux. Les accompagnateurs parlent à voix basse entre eux. À un moment, Thomas se retourne. Nos regards se croisent. Deux secondes, pas plus. Dans ces deux secondes, je me demande pas s’il a envie de moi. Je me demande s’il pourrait me voir autrement. Pas comme une meuf de sa classe, une silhouette dans le décor, un prénom qu’il oubliera dans six mois. Juste... me voir. Il sourit vaguement, tranquille, qui veut tout et rien dire. Moi, je reste là, le cœur qui tape trop fort pour rien. Je fais semblant de regarder mon téléphone. Il est éteint depuis dix minutes. Le train ralentit. Les freins grincent, longs et aigus. Brecht se lève, échange quelques mots avec les autres profs. Quelqu’un demande où sont les toilettes, les autres ramassent leur sac. Des blocs immenses et moches apparaissent au loin, alignés, réguliers. Je regarde sans comprendre encore, même si on sent un malaise. Ce voyage va pas changer grand-chose à ma vie. Mais peut-être, sans le savoir, il va me laisser quelque chose que j’avais pas demandé. Un poids. Une image. Ou rien du tout. La voix du contrôleur résonne dans le wagon avec un accent que je connais pas : - « Oświęcim. Gare terminus ». Une pause. - « Auschwitz-Birkenau. Tout le monde descend ».
| |