Concours de nouvelles 2026 - Catégorie Juniors1er Prix" ALLER SIMPLE "
- Maman ! - Écarte-toi, mon garçon. - Je veux ma maman ! La gare était bondée, la foule se massait sur les quais. Une pluie diluvienne s’abattait sur le goudron. On ne s’entendait plus. Et le petit Samuel, mêlé à ce chaos, ne trouvait pas sa mère. Elle avait disparu derrière ce gros bonhomme qui lui barrait la route. Le temps qu’il le contourne, elle s’était évaporée. Le gamin courait désormais en tous sens, éploré. Il avait beau bousculer tous ces gens, sa mère ne refaisait pas surface. Elle ne l’aurait pourtant pas abandonné, ni même oublié. Elle le gâtait tellement, cédant au moindre de ses caprices : elle tenait à lui comme à la prunelle de ses yeux, et il en avait bien - et même trop - conscience. Bref, elle aussi devait être à sa recherche. Les cris fusaient, les voix s’entrechoquaient autour de lui. Quel enfer ! Les adultes ne pouvaient-ils donc pas se comporter autrement qu’en se criant dessus ? L’une des responsables de cette cacophonie se fit une place dans son champ de vision : une vieillarde toute rabougrie s’égosillait, multipliait les imprécations contre un pauvre monsieur, qui, selon ses dires – ou plutôt ses jacassements –, lui avait dérobé son sac. L’accusé cherchait à prendre à témoin quelqu’un, mais l’heure n’était pas à s’éparpiller dans les affaires d’autrui. Chacun faisait face à ses propres soucis, et ceux du jeune Samuel étaient graves. Lui-même n’avait pour seul bagage que son ours en peluche. Il faut dire que leur départ s’était organisé dans la précipitation. Sa mère avait manifestement hâte de déménager – une deuxième fois en quelques mois –, et ce, tant et si bien qu’elle n’avait pas trouvé l’utilité de s’encombrer de plus d’affaires. Il est certain qu’Anne n’était pas matérialiste. Pleine de ressources, elle se montrait toujours astucieuse lorsqu’il s’agissait de pallier un manque, allant parfois jusqu’à chauffer du savon pour en extraire l’huile. Ainsi, elle subvenait à ses besoins et savait satisfaire toutes les envies de son fils. À présent, Samuel ne le réalisait que trop. Il l’aperçut soudain monter dans un « wagon », un mot dont il ne saisissait d’ailleurs pas la prononciation – on lui avait un jour expliqué que son oncle buvait trop de whisky, pas de «vhisky». Ce sont ces réflexions qui vinrent à l’esprit du garçonnet qui s’élançait alors vers ledit wagon. Comment diable pouvait-elle partir sans lui ? C’était tout bonnement inconcevable, intolérable. Poussant, percutant à tort et à travers toutes les personnes qui obstruaient son chemin, Samuel n’aspirait dorénavant qu’à gagner ce fichu train et réclamer des justifications à sa mère. On lui agrippa brutalement le bras. Non, il n’avait pas le temps de présenter des excuses aux victimes collatérales de son passage en force. Il se débattit. Rien à faire, c’était une sacrée poigne. - « Écoute, petiot… » commença l’importun. - « Lâchez-moi, je dois rejoindre ma maman ! ». - « Tu… Je connais ta mère, elle m’a demandé… Un chocolat peut-être ? Là où je t’emmène, il y en aura plein, des boîtes remplies de sucreries ! ». - « Non, j’parle pas aux inconnus, moi ». - « C’est pour ton bien, tu sais. Tu ne me laisses pas le choix ». L’homme se retourna, préoccupé, et scruta la porte d’évacuation où patrouillait un garde. Ce dernier, croisant son regard, acquiesça. Ils étaient donc de mèche. Samuel avait été mis en garde par sa mère contre les ravisseurs – bon Dieu, ce qu’il avait froid ! – qui sévissaient selon elle dans les lieux publics – comme la gare, par exemple. Elle lui avait dit de faire en sorte d’attirer l’attention, de s’agiter dans une pareille situation ; c’était ce qu’il s’apprêtait à faire lorsque l’inconnu lui plaqua une main sur la bouche et l’entraîna loin du quai, loin de sa mère, vers cette sortie qui signerait la fin d’une enfance jusqu’alors si paisible. Pour fuir, il était déjà trop tard. En ce 13 avril 1944, le convoi n’71 quittait la gare du Bourget-Drancy sans lui.
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