Concours de nouvelles 2026 - Catégorie Adultes1er Prix" VOYAGE EN TRAIN "
Divo est debout face au train, cette bête humaine. Comme le sien, son souffle est rauque et fatigué, enfermé dans un cœur qui tressaille. Ils sont deux animaux survivants blessés par les portes des enfers traversées. Sur un bout de rail gris, face à l'immensité d'un monde devenu étranger, Divo reste immobile, sidéré par le sentiment oppressant d'être encore au mauvais endroit, au mauvais moment. Réminiscence glauque d'un départ si présent encore vers le grand premier train des morts qui l'a traîné jusqu'ici. Enfant déporté à 16 ans par délation zélée vers un ailleurs que le train a convoyé en terre innommée durant deux ans. Innommable. Divo se force à avancer, ses jambes tremblent encore, mais il franchit la porte du camp en se gardant de marcher sur le rail. Sa libération est silencieuse, pas de joie, pas de cris, l’abîme est trop profond à Birkenau. Il aspire et dissout si on n'y prend garde. Invisible, Divo se doit de rester vide et absent, disparu. Il se hisse dans le wagon avec la douleur de son corps martyrisé. Il trouve une force qu'il ne connaissait plus, une force que sa fatigue annule. Un soldat, près de lui, souffle sans brutalité : « vous rentrez chez vous ». Il n'y a plus de vous, plus de moi, plus de je. Il n'y a plus rien. Plus personne et surtout pas un homme. Divo monte avec les autres, il se fond dans une masse hagarde et hésitante, transparente et spectrale. En haillons, crasseuse et pouilleuse. Trop épuisée pour être apeurée. Les wagons vibrent et gémissent avant le départ, comme s'ils se souvenaient eux aussi de leur funeste aller. Eux aussi reviennent de nulle part. Comme lui, ils tremblent, même immobiles. Pas de bancs pour s'asseoir, des portes de bois usées et couvertes de griffures pour unique horizon. Divo passe sa main sur le bois de la porte, usé, rugueux, sale d'une mort lourde et compacte. Ses doigts tremblent. Autour de lui, les rescapés, épaules d'os rentrées, gestes minuscules, dans leurs manteaux rayés collés à leur crasse comme autant de souvenirs impossibles à enlever. Divo se crée un espace à l'extrémité du wagon et s'assied lentement sur le sol. Le train s'ébranle, son bruit semble irréel, comme un décor de sons posés là pour lui rappeler que là-bas, au bout du rail de rouille sang, un autre monde continue d'exister pendant que le sien s’estompe et disparaît. Il ferme les yeux et aussitôt revoit la neige sale dans les baraquements, les silhouettes squelettiques, ombres de vivants faméliques. Morts vivants. Le train grince et les repousse de son souffle puissant, comme on chasse des mouches qui reviendront toujours attirées par la charogne et les plaies tatouées. Infectées. Divo pose ses yeux sur ses mains et ses bras transparents, les membres d'un très vieil homme de 18 ans. L'intérieur du wagon est jauni par les fumées, La lumière est lourde, opaque et voilée. Divo pose son regard gris sans fond sur la série de chiffres bleus de son avant-bras. Des yeux qui ont vu trop clair trop longtemps et ce jusqu’aux tréfonds de l'abîme. Le train n'en finit plus de s'ébranler sans fin dans son abject grincement de ferrailles. Le wagon, encore imprégné de l’odeur âcre du bois humide et du métal rongé, avance en hoquetant sur les rails comme un organe fatigué et souffrant. À l’intérieur, une pénombre changeante : quelques rais de lumière peinent à s'infiltrer par les fentes des planches, dessinant sur les visages creusés des éclats pâles comme les souvenirs enfouis qui hésitent à revenir. Le roulis du train fait palpiter les parois, provoquant un grincement obstiné, presque plaintif, auquel se mêlent des souffles fatigués, des froissements de vêtements trop grands pour des corps amoindris. L’air est froid mais chargé d’une étrange touffeur humaine, celle d’hommes et de femmes qui, serrés contre les parois, luttent pour accepter l’idée du retour où hier est moins qu'un souvenir. Qui reviendra, qui sortira d'ici, qui pourra porter au monde, avec ce signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l'homme, à Birkenau, a pu faire d'un autre homme. Aucun siège ici, aucun confort : seulement le plancher rude, les parois nues, et cette sensation irréelle d’être en chemin vers un monde aboli devenu inconnu et la promesse d'être malheureux à la manière d'hommes libres. Un monde où l'ombre visqueuse demeurera. Assis contre la paroi du wagon, Divo garde les bras étroitement enlacés autour de lui, comme pour empêcher son corps de se désagréger dans l’obscurité qui l’entoure. Dix-huit ans à peine, et pourtant le sentiment d’en avoir vécu cent. À chaque cahot du train, sa pensée sort du vide et tente de se remettre en route au prix d'une inquiétude noire et sourde. Son corps a survécu — ce mot lui semble déjà lourd, étranger. Dans l’obscurité du wagon, et au milieu de ses peurs, une lueur têtue persiste malgré lui : un souffle d’espoir, mince comme un rai de lumière entre deux planches pourries. Autour de lui, les autres voyageurs forment une sorte de cercle fragile, silhouettes tassées les unes contre les autres pour se tenir chaud, ou peut-être simplement pour ne pas disparaître. Divo écoute leurs souffles irréguliers, leurs murmures apeurés. Ils gardent les yeux clos, leurs corps rabougris penchés vers l'intérieur, comme s’ils craignaient qu’un simple regard dehors puisse les ramener là-bas. Ainsi, l'horizon est circonscrit, noyé dans des kilomètres de silence sans voix. Les bruits et les images les plus simples sont repoussés d'un souffle. La parole a perdu l'habitude. Les paysages défilent au-delà et sans eux : champs nus, villages aux tuiles rouges, routes jonchées d'épaves, de barbelés, de miradors. Le train tousse sa longue expiration de fer en avançant. Chacun de ses crissements est une voix qui ramène là-bas. Chaque vibration est une marche forcée. Les rails, Divo les connaît. Et les ordres et les coups et la neige même en été. Expiation. Les rails grondent, évocations des pas cadencés et des ordres hurlés. Le train saute sur les rails. Divo ferme les yeux. Trop de monde, trop d'air, trop de bruit. Il sent la faim remonter, lente, sourde. Pas la vraie faim, mais celle qui dévore. A dix-huit ans on ne prend pas l'habitude du manque. La faim avance plus vite que le train. Mais la douleur ramène au vivant. Divo se demande si quelqu'un, quelque part pourra le reconnaître. L'aimer ? Le train ralentit, un frisson parcourt le wagon. Les regards se cherchent, enfin. Inquiets. Est-ce une gare ? Un contrôle ? Une erreur de trajet qui les renverrait en enfer ? Alors, pour la première fois, dans le silence tremblant et les hoquets du train, ils sentent leur étrange union, leurs cœurs battre à l’unisson. Divo, dix-huit ans, entouré d’hommes et de femmes soudain aussi perdus que lui, se demande s’ils parviendront, ensemble, à affronter ce qui les attend. Et pourtant, malgré la fatigue, malgré la crainte, il se surprend alors à reconnaître dans les fugaces regards des autres une détermination fragile mais tenace : une volonté de se relever, même si aucun d’eux ne sait encore comment. Une gare au grand hall éventré, aux vitres éclatées. Des affiches qui pendent. Gare désaffectée, bombardée ? Les fentes de bois limitent toute vue, tout espoir et renforcent la peur. Arrêt sec, le train freine trop vite. Une gare aux murs gris. Que faire ? Sortir ? Rester ? Divo se recroqueville, s'efface. Il ne bouge pas. Dans le silence glacial une femme hurle alors un prénom qui ne répondra plus. Des rires surgissent. Soudains, incompréhensibles, piètres remparts défensifs contre une terreur sans contour, contre une menace invisible et rampante. Le sifflement du train ramène le silence et le wagon redevient une boîte sombre. Le train grince, il repart, avance lentement, inexorable. Alors, tous se taisent ensemble, écoutant les bruits du voyage : le martèlement régulier des roues, le souffle du vent qui s’infiltre entre les planches, les rares annonces lointaines dans les gares où ils ne font que passer. Les peurs se font plus discrètes et la même fatigue ancienne relie les voyageurs. La même mémoire aussi, celle d'un pays dont on ne revient jamais vraiment. Divo y a déposé ses espoirs, sa jeunesse. Son passé, son présent et un avenir ancien, enlisé, à jamais en friche, il le sait. Sa vie se vivra sans lui, comme ce train avance malgré lui, si plein et si vide à la fois. Comment exister à présent sans la peur, sans le vide, sans les ordres, le froid et la faim. Tout ce qui le constitue, tout ce qu'il connaît, tout ce qui permet de dire « je suis là », de détourner les yeux de la mort, et pire encore de la honte. Celle de ne jamais parvenir à devenir un homme. De gare en gare, le train s'ébranle dans son grincement de ferraille, indifférent. Divo ferme les yeux encore et encore et le roulis le traverse comme une onde froide. Ce bruit… toujours ce bruit. Son cœur se trompe, s'accélère. Non. Pas ici. Pas maintenant. Terminus. Le train s’immobilise enfin dans un crissement long et fatigué, et la gare de Salon-de-Provence s’ouvre devant lui comme un tableau trop clair, trop vivant pour ses yeux habitués à la pénombre du wagon. Il reste un instant sur la marche, hésitant, le souffle court. L’air du sud lui semble étranger : il y décèle une odeur de poussière chaude, de café, et de vie ordinaire - une vie qui gît loin derrière. Le monde autour de lui continue comme si rien n’avait changé - comme si lui n’avait pas changé. La faim lui tord le ventre. Il grelotte malgré le soleil, son corps encore trop maigre pour retenir la chaleur. Il regarde autour de lui, personne ne l'attend. Il n’y a que ce quai animé, ce bruit de pas pressés, ce sifflement de locomotive, et les conversations légères de ceux qui n’ont jamais entendu le silence du monde se déchirer soudain. Il fait quelques pas vacillants car la réalité pèse si lourd. Il se sent soudain terriblement seul, écrasé d'indifférence ambiante. Le monde avance sans lui. Alors, il pose un pied devant l'autre. Le train aussi reprend sa marche lente, son grondement familier, lâchant une vibration du sol comme un dernier écho du voyage, un adieu. Puis les wagons se mettent à glisser, les uns après les autres, dans un long soupir métallique. Il observe ces silhouettes de bois et de fer s’éloigner, ces parois qui ont été, pendant des jours, un refuge précaire dans un monde anéanti et hostile, incompréhensible. Divo sent son cœur se serrer. Il voit partir ce train sans lui vers d'autres survivances. Alors, lui aussi reprend sa marche lente en observant la froide silhouette de bois et d'acier s'éloigner dans un souffle dernier. Ses roues martèlent les rails avec une régularité qui évoque les battements d’un cœur exsangue mais obstiné. Ce train, sombre et cabossé, avance malgré tout, chargé d’histoires que personne ne souhaite entendre. Divo est comme lui : abîmé, fatigué, mais condamné à continuer. Le train s’en va vers d’autres gares, d’autres destins qui l’accueilleront sans vraiment vouloir savoir. Sa souffrance a peu de place, pas de mots. Car la mort est silence. Elle est sa propre destination. Avec elle à ses côtés, Divo a une route à inventer pas à pas, sans itinéraire prévu et dans un monde qui ne l'attend pas. Et tandis que le murmure du train s’éteint au loin, il réalise que tout ce qui l’a ramené jusqu’ici vient de s’évanouir dans une bouffée de vapeur, un dernier souffle de fer. Désormais, c’est à lui d’avancer - sans bruit, sans locomotive, sans rails, et sans assurance d’arriver quelque part. Il hésite comme un enfant au bord d'une marche trop haute, le quai tourne autour de lui, le vertige l'assaille. Ses yeux cherchent un repère, un angle, quelque chose de solide. Rien. Puis, une silhouette se détache de la foule. Petite, voûtée, vieillie, un foulard noir serré autour de son visage ravagé. Ses yeux fouillent les voyageurs, un par un, comme on cherche une bougie dans la nuit. Elle vient là tous les jours depuis deux ans. Il la reconnaît avant même d'être sûr, le cœur serré, douloureux. Que ferait-il si elle ne le voyait pas ? Si elle passait devant lui, ne le reconnaissait pas ? Elle s’approche lentement en boitant. Ses yeux glissent sur son visage spectral, sur ses joues creuses, sur son corps désincarné. Elle hésite, ouvre la bouche sans parler. Et soudain, un souffle. Un murmure. Son prénom. Dit comme une prière retrouvée : « Divo, figlio mio ! Sei tornato da me !» (Divo, mon fils, tu m'es revenu !). Il chancelle. Elle tend la main, une main tremblante, mais chaude et forte. Une main de mère retrouvée. Il la saisit, elle lui offre la vie pour la seconde fois et le tire vers la lumière, vers un possible et fragile retour au monde tel qu’il fut, est et sera désormais, avec, pour, ou malgré lui. Sa voix se fait forte et promesse de vie, d'espoir permis quand elle ordonne : « Divo, coraggio e avanti ! ». (Divo, garde courage et avance !)
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