Concours de Nouvelles 2010

CONCOURS DE NOUVELLES 2010

"Les onze coups de minuit "

Catégorie Juniors

 

1er prix : " LA CLOCHE DE SAINT MARTIN " par Anne Françoise Sagon

- Amène ton quart, v’là la pitance !

Joseph Bartumiéu s’exécuta aussitôt, manquant glisser dans la boue qui imprégnait le fond de la tranchée. Cette boue, c’était un véritable fléau. Elle imprégnait tout : pain, gourdes, gamelles, capotes bleu horizon qui avaient remplacé l’uniforme garance.
La guerre de position semblait ne jamais finir. Depuis longtemps, dans ce coin reculé du front, on n’avait plu reçu de nouvelles. Une attaque meurtrière avait largement dégarni le régiment, aussi c’est là qu’avait été envoyés les volontaires.
- Alors, Jojo, tu rêves ?
Cette voix, c’est Jacques. Jacques Laudun, 17 ans, comme Joseph. Habitant le même hameau accroché aux pentes des Alpilles, ils s’étaient portés volontaires il y a quelques mois et avaient atterri dans « ce trou perdu dans le Grand Nord », selon l’expression de Jacques. Après une légère pression de la main, Joseph redescendit sur terre. La file se formait déjà pour recevoir la « soupe ».

- Qu’est-ce qu’ils ont mis dedans, à ton avis ?

- Tu tiens vraiment à le savoir ? fit Jacques avec une grimace éloquente.

Ils partirent tous deux d’un rire complice, sous l’œil grincheux de deux vieux sergents, néanmoins attendris de voir ces deux bruns conserver un semblant de moral.

La sonnerie du rassemblement retentit dans la tranchée.

- Zut, grogna un sous-off’. Toujours au moment du repas …

Grommelant pour la forme, les hommes se rassemblaient. Le lieutenant Charles leur fit un exposé clair et net.

- Ici, la tranchée des Boches est dégarnie. Si on attaque maintenant, on les aura. Tout le bataillon ici, en tenue de combat, dans cinq minutes.

La poudre. Les cris, les balles. L’ordinaire d’une attaque, en somme. C’était affreux, et cependant tout le régiment chargeait, presque machinalement.

Hélas ! La tranchée n’était pas vide. Des myriades de soldats en jaillirent soudain, fusils pointés vers les Français.

- Repliez-vous ! hurla le lieutenant.

Joseph obéissait déjà quand il aperçut Jacques, blessé, tenu en joue par un Allemand ; aussitôt il fit feu sur l’homme, qui avait déjà tiré. La balle, déviée, lui traversa la jambe. Il tomba près de Jacques, et tout devint noir.

… Joseph émergea difficilement de sa torpeur. Une douleur lancinante lui tiraillait la jambe, mais pour le reste, il semblait intact. Il se redressa à demi, évaluant la situation : Jacques et lui étaient au milieu du no man’s land entre les tranchées, sur la terre jonchée de morts et de mourants, tant Français qu’Allemands.

Un gémissement proche lui fit tourner la tête. S’aidant des bras, il parvint à avancer jusqu’à l’agonisant. C’était le Lieutenant Charles. Le poumon perforé par une balle, il n’avait plus que quelques instants à vivre.

  - Mon lieutenant …

Celui-ci ouvrit les yeux. Reconnaissant Joseph, il eut un faible sourire.

- C’est toi … Je suis désolé de vous avoir entraîné dans cette attaque. C’est ma faute, j’ai mal interprété la situation …

Sa respiration était de plus en plus hachée. Il eut un profond soupir, puis retira son alliance.

- Tu la donneras à ma femme.

Il expira, et Joseph, après s’être signé, lui ferma les yeux. Ainsi mourait, à vingt-neuf ans, le Lieutenant Étienne Charles.

Toujours rampant, Joseph retourna près de Jacques, l’alliance serrée dans son mouchoir. Celui-ci l’accueillit en souriant.

- Alors, vieux frère, toujours entier ?

- Plus ou moins. Et toi ?

- J’ai mal partout. Tu ne veux pas dormir ?

- Non, vas-y, je veille.

Jacques acquiesça et ferma les yeux. Sa blessure au bras n’était pas grave, il serait vite sur pied. Joseph, seul à veiller sous les étoiles qui s’allumaient une à une, donna libre cours à sa mélancolie en rappelant ses souvenirs. Sa mère, si bonne et douce ; son père trop tôt disparu ; son jeune frère René, qui n’attendait que ses dix-sept ans pour s’engager à son tour et le rejoindre. Il évoquait sa fiancée Christine – Christine, qui l’avait courageusement laissé partir, fièrement dressée sur le quai de la petite gare, dans son beau costume d’Arlésienne, comme un présage de bon augure … – et le mas familial, Saint-Martin, baigné par le soleil d’été …

« Je ne les reverrai pas, songea-t-il. Je ne reviendrais pas de cet enfer. Non, jamais, jamais je ne reverrai Saint-Martin. »

L’évocation du nom fit en lui comme un déclic ; il se rappela cette curieuse légende qui courait chez les Bartumiéu ; la veille de la Saint Martin, si l’on entendait plus distinctement qu’un autre l’un des coups de minuit, cela présageait du bonheur pour le lendemain. Dix personnes dans la famille en avaient déjà bénéficié. Si ce soir, c’était son tour, il devrait prêter attention au onzième coup de minuit. Tout n’était pas encore fini ! Dans le lointain, une cloche sonna. Le onzième coup sembla résonner plus fort que les autres.

« La journée de la Saint Martin sera bonne » pensa Joseph.

Il se pencha sur Jacques au moment où celui-ci ouvrait les yeux.

- Dis donc, Joseph, il faudrait s’occuper un peu de ça, peut-être !

Jacques désignait leurs blessures. Joseph acquiesça et se mit en devoir de chercher une gourde.

- Tu n’as pas d’eau près de toi, Jacques ?

A cet instant, tous deux virent un soldat allemand se redresser et leur tendre une gourde.

- Hier … Wasser … De l’eau !

- Danke, répondit Joseph, se souvenant des rudiments d’allemand qu’il avait appris

- Et du linge, continua le jeune soldat en présentant sa besace.

- Merci, camarade, reprit Joseph. Quel est votre nom ?

- Thomas, Thomas Leidiger. Ne me remerciez pas, c’est normal.

Il parlait un français fortement accentué, mais néanmoins très correct. S’approchant d’eux, il les aida à faire un bandage de fortune. Joseph s’aperçut alors que le front de Thomas était rayé par un filet de sang.

- Vous êtes blessé ! Laissez-moi faire.

Joseph, retirant le casque, banda la tête de l’Allemand.

Cependant, maintenant que le jour se levait, il fallait songer à regagner les tranchées, car on pouvait désormais se diriger facilement. Là, les jeunes gens seraient convenablement soignés. Ils allaient se séparer quand Thomas déclara :

- Je viens avec vous. Vous (il désignait Joseph) ne pourrez pas marcher sans appui.

- Mais, objecta Jacques, votre capote … On vous tirera dessus, sans sommation !

 - Attendez, les interrompit Joseph. Il y a le manteau du lieutenant, il est bleu horizon.

Un silence. Jacques enleva la capote bleue de la dépouille de l’officier.

- Il nous aurait approuvés, murmura-t-il.

Thomas retira son manteau vert pour passer la capote, puis Jacques et lui aidèrent Joseph à se relever. Cahin-caha, l’étrange groupe avança, franchissant lentement le no man’s land les séparant de la tranchée française. Enfin, ils aperçurent les rangées de barbelés.

- On n’est plus très loin, lâcha Jacques.

Joseph était tout pâle.

- Nous pouvons être reconnus, maintenant. S’ils vous tirent dessus, Thomas, je ne me le pardonnerais jamais !

Le grand soleil du milieu de matinée brillait sur le champ de bataille. Et soudain … un son cristallin, joyeux, un carillon entraînant jaillit du silence.

- Les cloches !

On entendit des exclamations, des cris de joie.

- La guerre … la guerre est finie !

Les trois jeunes gens s’étreignirent.

- Les cloches de la Saint Martin ne nous ont pas trompés, murmura Joseph pour lui-même. Et il sourit au Français et à l’Allemand qui le soutenaient, sachant que leurs deux peuples s’étaient enfin réconciliés, comme eux-mêmes l’avaient fait la nuit précédente, après plus de quatre ans de lutte, en ce matin radieux de la Saint Martin, 11 novembre 1918 !

 

 


2ème prix : " BROUILLARD MORTEL " par Roman Dissart

Comme tous les soirs, moi, MAC TAVISH, j’étais attablé au bar BERTH. Comme un vieux loup de mer, j’aimais cette ambiance de tripot et j’avais l’habitude d’écumer tous les bars du village de KIRKWALL sur l’île de Mainland en Ecosse.

Seul face à mon whisky, j’observais la patronne aller et venir, traînant avec elle son éternel regard fatigué.
« Heureusement que tu ne pars pas en mer ce soir, MAC, il y a un brouillard à couper au couteau.
Oui je n’aime pas ca, ça me rappelle de trop mauvais souvenirs. Ce même putain de brouillard était là quand les frères ARBROATH, MAC DUFF et HADDINGTON sont morts.
Tu étais là quand ça s’est passé, dit la patronne en s’asseyant à ma table avec une bouteille de Label 5.

Cette histoire, je l’avais déjà racontée mille fois et plus personne ne savait si je disais la vérité ou si tout provenait de mon imagination nourrie des vapeurs d’alcool.

« C’était il y a huit ans déjà, lors de l’inauguration de la statue de John KOOK, l’ancien maire. Un sacré brave type celui-là, toujours prêt à rendre service. On n’a jamais bien su de quoi il était mort. Ce devait être une simple partie de pêche avec ses quatre copains : les frères Peter et James ARBROATH, deux fainéants incapables de tirer un filet, Wick MAC DUFF qui vit au crochet des autres, et cette grosse gueule de Lewis HADDINGTON. Ah il était bien entouré ce jour-là ! Ils en sont tous revenus, sauf John, le meilleur d’entre eux. Ils ont toujours dit que c’était un accident, qu’il était passé par-dessus bord lors de la fameuse tempête. Moi je n’y ai jamais cru. D’autant que la mer n’a jamais rendu le corps.
- Oui mais ça je le sais ; raconte-moi plutôt ce qui s’est passé le jour de l’inauguration de la statue… »

14 novembre - 19 heures

J’étais assis sur le port quand la vieille Margareth m’apostropha : « A quoi penses-tu ?
A ce pauvre John ! Quelle honte !
Pourquoi dis-tu ça ? demanda-t-elle d’un air étonné. Regarde ce gros Lewis, il a vite pris sa place de maire, lui répondis-je.
Laisse ces histoires de côté, c’est du passé. Apporte-moi plutôt deux merlans, dit-elle pour conclure la conversation après un long silence, on les mangera ensemble ce soir ».

« Il y a longtemps que je n’avais pas aussi bien mangé », me disais-je en quittant la maison de Margareth. La nuit était tombée depuis bien longtemps. Toutes ces maisons alignées étaient sinistres comme des tombeaux. Il faisait froid. Le bruit des vagues troublait le silence de la nuit. Le premier gong de minuit de la cloche de l’église me fit sursauter. Je tournai la tête vers le clocher mais le brouillard qui était apparu m’empêcha de voir l’heure. Il était temps pour moi d’aller me coucher. Mais ce qui se passa cette nuit-là, j’étais loin de pouvoir me l’imaginer.

Les coups suivants de l’horloge du clocher transpercèrent le silence comme des lames de faux. Le brouillard qui avait envahi tout le village rentra dans la masure de Peter ARBROATH qui attisait le feu mourant de la cheminée. Il sentit une présence derrière lui.

Il se retourna, ne vit personne mais ressentit une étrange présence. Son cœur battait fort dans sa poitrine.
Le grand tisonnier se souleva, flotta dans l’air comme tenu par une main mystérieuse, au onzième coup de minuit il s’abattit sur le crâne de Peter, ne lui laissant aucune chance d’en réchapper. Un cri déchira la nuit.
Je me réveillai, en sueur dans mon lit, après avoir eu la vision de ce meurtre.

15 novembre - 11 heures

« Le matin dans ton bar, j’ai appris la mort de Peter. Je me sentais oppressé, une inquiétude me tenaillait. Plusieurs whiskies ont été nécessaires pour me rendre la sérénité.
En sortant de chez toi, j’étais complètement ivre et je me suis endormi dans les cordages du port ».

James ARBROATH était secoué par la disparition de son frère. Soutenu par ses amis de boisson, il avait passé la soirée ici. En sortant pour rejoindre sa maison, il longea les quais d’un pas incertain. Il entendait les voiles qui tapaient contre les mâts, comme des applaudissements de plus en plus rapides, de plus en plus forts. Le premier gong de minuit me réveilla. Le brouillard était réapparu sur le port. Les coups de cloche se succédaient inexorablement jusqu’au onzième coup de minuit. Alors l’eau noire, épaisse, tendit ses bras, enroula James et l’embrassa du baiser de la mort avant de l’engloutir. Après minuit, le brouillard se dissipa.
En me relevant, je vis le cadavre de James flotter dans les immondices croupissant dans le port.

Deux macchabées en quelques heures, ça commençait à devenir inquiétant. Je sentais la mort se rapprocher de moi. Ces visions me rendaient fou.

16 novembre 16 h

Un long murmure venant de la place du village se fit entendre. Les habitants se posaient des questions sur la mort des frères ARBROATH. Chacun y allait de son point de vue.
« Je pensais alors à la statue de John KOOK et n’osait imaginer un lien entre les deux affaires. Mais cette prémonition était persistante dans mon esprit. Je devenais prisonnier de mon imagination. C’était trop lourd à porter. Une bonne rasade de whisky ferait passer cela. Cette fois, je suis resté toute la nuit dans ton bar ».

Cette nuit là dans la demeure de Wick MAC DUFF, la fête battait son plein. Maintenant qu’il était devenu riche, il avait invité tous les notables du village. Avec l’argent que lui avait donné Lewis pour lui payer son silence, Wick s’était acheté des entrepôts pour stocker le poisson et il était devenu un homme respectable. Il n’avait pas tout dépensé dans la boisson et les filles comme les deux frères ARBROATH.
Soudain, le téléphone sonna. Le gardien l’avertit que son entrepôt de poisson était plongé dans le noir suite à une panne électrique et qu’il n’arrivait pas à réparer. Ne pouvant laisser les congélateurs à l’arrêt, il partit immédiatement vers ses bâtiments. Un épais brouillard enveloppait cet endroit devenu sinistre.
Le premier coup de minuit à l’église lui indiqua l’heure de son arrivée. Wick appela le gardien mais il n’eut en réponse que l’écho de sa voix couvert par le bruit assourdissant des cloches. Il poussa la lourde porte grinçante, s’engouffra dans le local et sentit qu’il marchait dans l’eau : le sol en était recouvert. Très en colère après son gardien qui avait disparu, il se dirigea vers le boîtier électrique et enclencha le disjoncteur. C’est alors que de gros câbles visqueux s’enroulèrent comme des serpents autour de ses pieds. Il était prisonnier de ces tentacules. Au onzième coup de minuit, un feu du diable en sortit. MAC DUFF périt électrocuté. Son corps fumant, secoué par de violents soubresauts, tomba comme un tronc d’arbre touché par la foudre.

La police a conclu un peu rapidement à un court circuit. Mais pour moi, ça sentait la main du diable. Lui qui entrait dans mon esprit toutes les nuits.

17 novembre 15 h

Cet après-midi-là, tout le village se trouvait dans le cimetière de KIRKWALL pour inhumer les trois gars du bourg. On ne pouvait distinguer dans les yeux des gens les larmes, la douleur, l’inquiétude, la peur. Sous ces grosses gouttes de pluie, les langues commençaient à se délier. Les anciens connaissaient les soupçons qui pesaient sur la mort mystérieuse de John KOOK, disparu il y avait exactement dix ans en compagnie des frères Peter et James ARBROATH, Wick MAC DUFF et du maire actuel Lewis HADDINGTON. Tous les regards se portaient sur le dernier survivant.

En effet, Lewis se sentait fébrile, angoissé. Il eut un pressentiment. « Qui pouvait se venger ? Serait-ce lui, John ? Pourtant il était bien mort. Je l’ai tué d’une balle dans la tête. Ils m’ont aidé à le pousser par-dessus bord. Et avec le poids qu’on lui a fixé aux pieds, il ne risquait pas de remonter ». Ses pensées ne quittaient pas Lewis. Il cherchait dans le regard des autres le coupable de ce complot. Il m’avait bien entendu parler d’un brouillard soudain, inquiétant, des objets envoûtés et des disparitions fatales qui s’en suivaient. « Ce n’était pas possible, ce n’était pas surnaturel. Mais comment croire les dires d’un ivrogne ? Pourtant sur les quatre de la bande, il ne restait plus que moi, les trois autres étant étrangement décédés en quelques heures. Et si c’était mon tour ? », se dit-il.

A la nuit tombée, Lewis se barricada dans sa maison. Au premier coup de minuit, on frappa à la porte. Il saisit son fusil, s’approcha de l’entrée et ouvrit violemment. Il crut voir une ombre noire s’enfuir dans l’épais brouillard. Les coups de cloche déchiraient le silence de cette ville fantôme où tout était vent, poussières, nuages. Affolés, il couru dans les rues. A l’approche de la place principale, il ne vit plus l’ombre, il s’arrêta, pointant son fusil dans tous les sens, affolé, soufflant comme une bête traquée. Tournant sur lui-même comme un fou. Au onzième coup de minuit il aperçut alors dans l’épais brouillard la statue de l’ancien maire s’approcher de lui, elle s’effondra et lui fracassa le crâne. Le brouillard se retira, la vengeance du spectre de John KOOK était terminée. Le visage de John m’apparut après cette dernière vision.

La patronne du bar, abasourdie, me regardait et ne savait quoi penser de mon histoire. Elle tourna la tête vers la fenêtre et crut déceler un visage qui se dessinait dans le brouillard. Celui-ci semblait sourire et portait les traits de John. Elle se sentit mal à l’aise.

Sentant l’incrédulité de BERTH, j’ajoutai : « Je ne peux pas tout t’expliquer mais j’arrête de boire si quelqu’un me prouve que ce n’est pas l’âme de John qui est revenue pour se venger ».

BERTH se leva alors pour aller me chercher une nouvelle bouteille de Label 5…

 

 


2ème prix : " HRONOS " par Emilie Ribes

J’ai peur ! Terriblement peur ! J’entends des voix, des cris, des hurlements ! Serait-ce la nuit qui jouerait un tour à mon imagination ? Oh ciel ! Qu’ai-je donc fait pour en arriver là ? Pourquoi ai-je acheté cette satanée horloge ? Je deviens fou ! J’agonise ! Qui suis-je ?
Où suis-je ?
Quelle heure est-il ?
Je dois laisser au monde entier mon incroyable histoire ! Ils doivent savoir ! Vous devez me croire ! Mais qu’est-ce que l’humanité, le temps, la vie ? Je n’ai maintenant que la bonne conception de la mort…
Avant, avant… Je m’appelais Alexandre Tessandier, né le 16 août 1824. J’avais 30 ans. Depuis ma naissance, je souffre de tachycardie. J’habitais à Paris et m’y trouvais bien. Je dirigeais une entreprise qui construisait des rails pour les chemins de fer de Paris à Orléans. A l’époque, j’étais robuste, orgueilleux, ambitieux… Bon temps ce siècle de fer… Tout me paraissait évident, je vivais parce que je devais vivre, mais maintenant ? A quoi bon mes amis, ma famille, ma vie… Exécrable horloge…
Tout commença un certain 3 octobre 1854… Je me promenai sur le boulevard Montmartre. C’était une de mes occupations préférées. J’aimais l’agitation. Les ouvriers, eux, avaient la face morne mais la foule, elle, brûlait d’excitation ! Ce jour-là, il pleuvait. Au clapotis de la pluie se mêlait le bruit des sabots des chevaux. Quelle douce symphonie que la rue ! Et je marchais, me régalant à chaque instant de ses notes. Quand je me surpris devant un petit magasin d’antiquités. Il avait de délicieux objets. Je remarquai en particulier une horloge. Ce jour-là, j’aurais dû passer mon chemin car, depuis, elle m’ensorcelle. Elle était en ébène, époque Louis XVI, le son de son tic-tac était léger et envoutant. Comment résister ? Je vins quérir l’antiquaire et lui demandai combien il la vendait. Il était petit et gros, un air bonhomme. Il souriait. Il avait une haleine qui puait l’alcool et les joues rouges. Je ressentis un certain malaise quand il rit. Ce rire, un rire qui donnait des frissons, tout droit sorti des enfers. C’est le diable en personne ! Il me répondit qu’il ne la vendait que quelques sous. Je payai et il ajouta qu’il me l’amènerait chez moi le lendemain car il avait quelques petits réglages à faire. J’insistai bien sur le fait qu’il ne devait y avoir aucun défaut et que l’homme avait à se présenter dans une tenue convenable… Je sortis du magasin et vins me replonger dans le charmant air de la rue.
En effet, le lendemain, l’antiquaire vint chez moi, au 124 avenue d’Eylau, où j’habitais une somptueuse maison appelée « Princesse de Lusignan ». Il m’aida à transporter l’horloge jusqu’à mon cabinet, lieu de ma mort… Il se hâtait et repartit très vite, prétextant un rendez-vous urgent. Cela ne me déplaisait guère. J’allai m’asseoir sur une chaise et contemplai l’horloge.
« Quelle magnifique affaire ! ».
Je ne connaissais pas encore l’objet de mon plus sombre malheur…
Le soir, exténué de ma journée de travail, je demandai à ma domestique de me préparer une tisane. Je revins admirer l’horloge : il était presque onze heures du soir. Je ne l’avais pas encore entendue sonner. Arriva l’heure et un magnifique carillon s’échappa de son corps. Onze coups superbement sonnés. Pourquoi l’avait-il vendu pour si peu ? Je ne m’en aperçus que bien tard… L’heure passa et j’avais fini de remplir des papiers administratifs. Il était presque minuit. J’étais impatient de l’entendre à nouveau sonner, complètement euphorique. Et minuit sonna : un–deux-trois-quatre-cinq-six-sept-huit-neuf-dix-onze-dou… Comment ça ?!!! Elle n’avait pas sonné le douzième coup ? Mon cœur… Il défaillait… J’étais un homme qui n’acceptait pas les défauts, perfectionniste de toute mon âme. J’avais pourtant bien insisté pour que tout soit parfait! Entendre cette horloge sonner onze coups à minuit était comme regarder un tableau sans peinture… Je ne pouvais y croire ! Etait-ce mon oreille qui me jouait des tours ? J’interrogeai alors ma servante qui me répondit qu’elle n’en avait entendu que onze comme moi ; cela ne semblait pas la troubler… Pauvre petit esprit…
Le lendemain, ma vie commença à changer. Elle devenait mort : je descendais aux enfers.
Je n’avais pas dormi de la nuit, cela m’avait incroyablement troublé, cette horloge était une œuvre d’art inachevée...
Le matin, je me rendis au siège de mon entreprise situé avenue de Versailles. Je n’entendais plus le clapotis de la pluie, le bruit des sabots ou encore la rumeur de la foule. Je me fondais dans la masse d’ouvriers à la morne face… J’entrai dans le bâtiment. Les personnes me regardaient étrangement. Je saluai un de mes employés qui ne me répondit pas. Que se passait-il donc ? J’entrai dans mon bureau… QUE VIS-JE ? Un homme, assis sur MA chaise, dans MON cabinet, qui traitait MES papiers ! Allons, allons, il devait bien y avoir une explication à tout cela : « Bonjour, pourrais-je savoir qui vous êtes ?
Mais enfin ! me dit l’homme, je suis le directeur de cette entreprise ! Et vous qui êtes- vous pour me parler ainsi ?

Il n’y a pas plus longtemps qu’hier, je me trouvai également à cette place. Suffit les canulars ! Imposteur ! Vaurien ! Partez immédiatement de mon bureau et… »
Je m’arrêtai. Sur un des murs il était inscrit : «  Entreprise des chemins de fer appartenant à la famille Lacombe depuis 1800 ».
Ainsi, je n’étais plus celui que je croyais être… Un rire maladif s’empara de moi. L’homme prit peur et appela des renforts pour me faire sortir. Je fermai les yeux. Je me retrouvai dehors, la pluie coulant sur mes cheveux, plus démuni que les ouvriers à la morne face… Comment ? Comment cela était-il possible ? Je devais avoir rêvé. Je récidivai. J’entrai. Je criai : « Je m’appelle Alexandre Tessandier et je suis votre patron ! ». Rien. Toujours ce singulier regard et un bruit à la fois sourd et strident, un rire, un rire atroce…comme celui de l’antiquaire…

Cherchant un peu de réconfort, j’allai chez un ami qui n’habitait pas si loin de là. Je frappai à la porte. Je fus soulagé : il me reconnut :
« Ah ! Bonjour mon ami ! me dit-il, cela fait plaisir de te revoir ! Tu ne m’avais pas prévenu ! Mais entre…
Que je suis content! Il m’est arrivé quelque chose d’incompréhensible aujourd’hui… »
Je lui narrai mon aventure puis il me répondit en riant :
« Mais tu n’as jamais été directeur de cette entreprise enfin ! »
Je lui demandai plus d’explications. Apparemment j’avais travaillé au Bon Marché et maintenant je vivrais grâce à l’héritage laissé par mon père. J’étais blême. Impossible. Mon meilleur ami qui à son tour perdait la tête ! Ou était-ce moi ? La panique me prit ! Je regagnai mon domicile, abasourdi.
Minuit, l’horloge sonna encore onze coups… Je ne dormis point, mon cœur se déchirait, j’étais pris de violents spasmes… Quelle fatalité… Je ne suis plus rien… Son tic-tac me hantait… Pourrait-il y avoir un lien entre elle et cet événement ? Coïncidence ou pas, le sort s’acharnait contre moi…
Le lendemain, le tic-tac devint de plus en plus fort et lancinant. Je deviens fou. Que faire aujourd’hui ? Une fois dehors, les gens me regardaient encore étonnamment… Mais qu’avais-je donc ? Ils voulaient me faire du mal, j’en étais sûr. Je commençai à courir, seul, dans la rue, fuyant je ne sais quoi, allant je ne sais où… Soudain, je m’aperçus que je me trouvai dans la rue de l’antiquaire. Je devais mettre fin à cet épisode. J’y allai donc. Certain que si je la lui rendais, tout serait fini. Erreur… Où était ce diabolique magasin ? Il avait disparu ?! A la place, une boulangerie. Je ne comprenais plus… Je voulais plus d’informations : je m’adressai au boulanger qui ressemblait étrangement à mon brocanteur. Les mêmes joues rouges, la même bonhomie… Je demandai frénétiquement :
« N’y avait-il pas un antiquaire à l’emplacement de votre magasin ?
Non, pas que je sache, me répondit-il en souriant. Depuis 1800, nous vendons notre pain ici ! » Le passé changeait tout les jours ! Je…je n’en pouvais plus. Je me détruisais. J’étais complètement hystérique… Je voulais me tuer, en finir. A mon cri de désespoir se mêlait un rire diabolique, le rire de l’antiquaire… Je repris ma course effrénée. J’arrivai alors dans la rue de mon ami, il fallait que je lui parle. Je sonnai. Rien. J’insistai. Enfin, il ouvrit la porte :
« Que voulez-vous ? me demanda-t-il sèchement
Mais enfin ! C’est moi ! Alexandre !
Je ne vous connais point, au revoir. »
Quoi ?! Et le rire résonna…
La nuit tomba, l’insomnie me berçait toujours et encore... « Minuit » avait sonné et m’avait une nouvelle fois détruit. Le matin vint m’apaiser, mais la question demeurait : « qu’arrivera-t-il aujourd’hui ? ».
Le tic-tac me possédait. Quand je sortais, les gens ne me regardaient plus. Je leur parlais mais ils m’ignoraient… J’agonisais, seul, chez moi… Je déambulais dans les pièces. Le soir, j’arrivai dans mon cabinet. Il y avait des lettres sur la table. Comment ? Elles ne m’étaient pas adressées ? Paul Louvrier… Qui était-ce encore? Et toujours le même rire diabolique qui résonnait. Il semblait provenir de l’horloge…
Cela dura encore sept jours, sept jours encore où je dus supporter ses onze coups. J’étais épuisé, assommé par la fatigue… La maison devait être vendue le lendemain. Le monde croyait qu’elle était abandonnée. Je suis un fantôme, un esclave errant de l’horloge, enchaîné par le temps. Je prononçais désormais mélodieusement les tic-tacs de ma maîtresse. Le diable lui aussi était présent : son rire formait un bruit sourd qui devenait de plus en plus puissant à chaque seconde. Je suis fou. J’essaie de percevoir dans chaque note noire un soupçon de plaisir. Mais mon oreille me fait atrocement mal, mes perceptions meurent. Le bien me quitte, le mal m’habite. Mais voilà que minuit arrive. Ce minuit qui me détruit, le minuit de la mort qui n’épargne personne, minuit fatal… Je sens que cela sera ce soir. Ecoutez-vous sombrer avec moi…
UN…Je ressens un pincement, cela commence ! Je dois continuer à écrire mais ma main tremble ! Continuez de souffrir avec moi cette maléfique et pourtant si belle plainte…
DEUX…J’entends mon cœur se déchirer…
TROIS…Etrange bien être… Le terme arrive…Accompagnez moi !
QUATRE…Un coup puissant qui me transperce ! Je…Je n’y arriverai pas, soutenez moi !
CINQ…Mon pouls s’accélère !
SIX…Cela se calme… L’horloge va-t-elle s’arrêter ?
SEPT…La douleur est insoutenable ! Vous souffrez aussi !
HUIT…Mon cœur réussira-t-il à maintenir cette cadence déchaînée ?
NEUF… Mes blessures saignent au rythme de l’écoulement de l’encre. Les secondes ne font qu’accentuer le processus.
DIX…Non ! Non ! Aidez-moi ! Le onzième est proche ! Je dois cesser d’écouter ! Je suis paralysé, je ne peux qu’écrire ! Serait-ce la dernière de mes volontés qui me serait permise ? NON…
ONZ